J’arrive…

Né le 20 janvier 1913, Jean Robinet est un « écrivain paysan contemporain »… Une place de village porte son nom, à Villegusien le lac, en Haute Marne.
En plus et surtout, c’est mon ami.
Je l’ai même dessiné dans sa cuisine ( en train de me lire !)

Jean a traversé le 20ème siècle en semant autant de céréales que de bouquins, Il déboule dans le 21ème comme une jeune auteur, une poignée de graines à la main.
De la mauvaise graine ?
Dans son dernier livre, on ne sait pas.
Pour Jacques et Lucienne, couple d’agriculteurs, très épris ; le bonheur serait complet si un enfant venait à naître… Mais, si les terres familiales sont fertiles, leur couple reste infécond. S’engage alors un long et douloureux processus médical qui remuera les époux jusqu’au plus profond de leurs certitudes.
L’enfant viendra-t-il ? Comment viendra-t-il ? D’où viendra-t-il ?
D’une autre semence est un livre d’exception.
Parce que, justement, il ouvre une porte, écrit à l’âge où on les ferme, ce nouveau roman de Jean Robinet est une véritable aventure, aussi magique et déchirante que la gestation qu’elle poursuit, aussi banale et tendre que le quotidien qui l’accompagne.
Parce l’image de la terre nourricière et maternelle sort de la contemplation nostalgique, parce qu’elle ne suffit plus et qu’on entre ici, de plain-pied, dans le processus d’un autre accouchement.
Il ne s’agit plus de métaphores. Nous sommes bien chez le gynécologue. Durant 150 pages, comme une ponctuation, son doigt de caoutchouc va fouiller le cœur du problème de la vie, de l’avenir.
Pourtant, toute l’histoire de l’auteur était là pour empêcher ce livre.
Sa génération s’efface, celle de la pudeur et des silences, des conservatismes mesurés, où respect ne pouvait rimer qu’avec religion, famille ou patriotisme…
Pour ne pas partir avec, l’auteur opère ici une véritable transgression. Une transgression obligatoire car un simple bilan eut été un abandon et que l’homme se refuse à clore le rythme des saisons sur un mauvais printemps.
À tout prix un enfant doit naître. Jean Robinet l’a choisi. Quoi que cela coûte, cela continuera.
Il croque alors à belles dents dans « ses » interdits. Des gestes, qui lui paraissaient vulgaires, des mots, qu’il trouvait crus, parcourent son roman, s’infiltrent dans l’univers de l’écrivain comme s’il désirait lui-même bousculer une image qu’il devine se figer… Il les apprivoise au fil des pages, à l’instar de ses héros, héroïques en l’occurrence.
Ces pages ont dû lui coûter autant que le réjouir de les affronter enfin.
Diable d’homme ! Diable au sens de malin (sans majuscule), d’avoir déniché une petite touffe de ronces dans son amour des collines pour en conter l’histoire…
Et, si les mauvaises moissons, les bonnes semailles font encore le bonheur de pages enthousiastes, le monde de la parabole n’est ici plus qu’un contrepoint.
C’est du Robinet nouveau intime et trouble, qui conte une déchirure ordinaire, comme un rite de passage qui s’accomplit jusqu’au bout, par-delà les préjugés, les blocages.

C’est pas donné à tout le monde d’être mon ami.
Longtemps, je me suis demandé si j’allais vous caser cette peinture…
Non que l’envie m’en ai manqué, mais quoi dire avec ?

J’ai en effet pris l’habitude, durant plus d’une année et demie, de vous coller de mes images et de les assaisonner de justifications passagères, pertinentes, cavalières ou déprimées…
… et puis voilà, je cale.
Tout ce que cet arlequin semble dire, il le tait.
Tout ce qu’il voudrait vous raconter, il le retient.
Élegant et fragile, à mes côtés, il va se retirer quelques temps.
Si ce n’est pas un calage, c’est au moins une esquive…
Baladez-vous dans ces pages en nous attendant. faites comme si je les datais d’aujourd’hui.
Vous avez 17 minutes pour voir et entendre, ci-dessous, quelquechose que lui et moi, nous aurions du vous chanter.
Mais ce n’est pas notre nature.
Dommage
C’est gros, donc vrai, vulgaire et magique.
Tout ce que nous aimons et que nous ne savons pas faire.
Dans notre classe, au collège, il y un petit nouveau, au fond, près du radiateur. Depuis qu’il est arrivé, il se passe plein de trucs bizarres, même dans nos petites têtes…

Vendredi, quand le professeur de français est entré dans la classe, il nous a fait une leçon de conjugaison :
« Je suis chrétien, tu es musulman, il est juif, nous nous détestons, vous en aurez la preuve, ils vont s’entre-déchirer. »
Le petit nouveau s’est complètement trompé. Il a écrit :
« Je ne suis pas chrétien, tu n’es pas musulman, il n’est pas juif, nous nous aimons, vous en aurez la preuve, ils vont vivre en paix »…
Pourtant, le prof a dit que c’était bon quand même.
Ensuite, quand le professeur de maths est entré dans la classe, il nous a posé une interrogation surprise :
soit trois individus sympathiques et trois jolies villes ensoleillées. Dans combien de villes ces individus vont-ils s’installer ?
Le petit nouveau, qui est aussi bon en mathématiques qu’en français, a répondu :
« Dans une seule, tous les trois dans la même ».
À la question subsidiaire : en combien de temps les individus vont-ils perdre une partie de leur capital sympathie et transformer cette ville en un sombre territoire de haine et de malheur ?
Le petit nouveau a répondu : « Tout de suite immédiatement ».
Il a encore eu tout bon.
En troisième heure, quand le professeur de langues est entré dans la classe, il nous a fait une leçon de vocabulaire : il a demandé d’épeler le nom russe de ce qui peut entrer et être entendu aussi bien dans une église que dans une mosquée ou une synagogue. On a bien compris que c’était d’un machin du ciel, en russe, qu’il voulait parler, mais personne n’a su répondre…
« Ka-la-che-ni-kof ? » a alors suggéré le petit nouveau.
Il a pris aussi sec deux heures de colle pour mauvais esprit !
Mais… C’est drôle, on aurait dit que le nouveau et le prof se marraient…
Enfin, quand le professeur de physique-chimie est entré dans la classe, il nous a demandé de citer les différents états de la matière qu’on connaissait.
Christian, Ramdam et Élie ont répondu : « l’état solide, l’état gazeux, l’état liquide et l’état de Grâce Divine… »
Le petit nouveau, qui ne connaissait pourtant pas le dernier, a eu une meilleure note.
Et puis, à midi à la cantine, au premier et au deuxième service, Ramdam, Élie et Christian se sont bagarrés pour des histoires de charcuterie et de poisson.
On s’est d’ailleurs tous foutu sur la gueule.
Sauf le chouchou, le nouveau, le petit, près du radiateur du fond.

Il prenait le thé avec les profs…Ils n’avaient mangé ni au premier, ni au deuxième service. Ils étaient là, tranquilles, ils faisaient gaffe, autour du service athée, en porcelaine, fragile.
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